La serrurerie, un art si français!

Les grilles de l'hôtel-Dieu, du château de Dampierre, de la chapelle Saint-Anne à Clairvaux, témoignent de la vivacité de cet art du XVIIIe siècle en Champagne. Explications avec Serge Pascal, compagnon serrurier.

LA GRILLE ROYALE DE VERSAILLES
L’œuvre réalisée par les ferronniers Luchet, Marie, Godignon et Belin pour Hardouin-Mansart vers 1680, pour séparer la cour d’honneur de la cour royale; déposée avant la Révolution puis perdue.
Le projet 2006 à 2009, restituer la grille à la faveur du réaménagement de l’accueil visiteur.
Architecte : Frédéric Didier, architecte en chef des Monuments Historiques.
Budget: 5 M€ (mécénat de l’entreprise Monnoyer), ferronnerie et serrurerie, 1,2 M€, Serge Pascal (conception), Michel Perret (réalisation en d’atelier).
J.-M. VAN HOUTTE

Ferronnerie et serrurerie sont des arts typiquement français qui trouvent leurs plus belles expressions dans l’est de la France. «Sans doute en raison de l’abondance de minerai de fer », indique Serge Pascal, Compagnon du devoir serrurier attaché aux Ateliers Saint-Jacques, fondation de Coubertin (Saint-Rémy lès Chevreuse). En témoignent à Troyes les grilles de l’Hôtel-Dieu- le Comte, du château de Dampierre ou la belle grille de Clairvaux, près de la chapelle Sainte- Anne.

PLUS QU’UNE RESTAURATION, UNE RESTITUTION
L’artisan et ancien directeur de la Maison de l’Outil était il y a quelques jours l’invité de la Maison de l’Outil et de la Pensée Ouvrière (MOPO) pour raconter un challenge tenu par son entreprise, adossée à un centre de formation de haut niveau au sein de la Fondation de Coubertin.
En 2006, Frédéric Didier, architecte en chef des Monuments Historiques en charge du château de Versailles, défend l’idée de restituer la grille royale de Versailles. Il a un mécène, le chantier répond à la réorganisation du site, on trouve en France des entreprises expertes pour répondre à un tel chantier. En l’occurrence, les Ateliers Saint-Jacques, qui ont restauré les grilles de Jean Lamour, place Stanislas à Nancy, et qui restaureront quelques années plus tard les grilles de l’Hôtel-Dieu-le-Comte, à Troyes.
Là, pas de restauration, mais une recréation, c’est-à-dire une dimension radicalement nouvelle. Chaque structure et chaque ornement de fer, de fonte de fer, de fonte de bronze, chaque essai sera l’objet d’un échange soutenu avec Frédéric Didier. « Tous les mardis, matin, à partir de 10 h », se souvient Serge Pascal.
« Chaque élément a été dessiné au moins trois fois », puis l’architecte en chef « s’est aperçu à un moment donné que nous n’avions plus besoin de lui et il a relâché la pression ».

RETROUVER L’ESTHÉTIQUE DU GRAND SIÈCLE
« On connaissait bien l’esthétique du XVIIIe siècle, indique Serge Pascal. Les ouvrages du XVIIe siècle sont beaucoup plus rares ». Or, ils sont très différents d’un règne à l’autre. Du règne de Louis XIV à celui de Louis XV. C’est vrai pour les enroulements de la structure, qui sont strictement inspirés du cercle parfait, note l’artisan. C’est vrai également pour les feuillages de tôle martelée. Traités selon les techniques complémentaires du « relevage » ou du « repoussage », qui caractérisent le travail du serrurier. En l’occurrence pour la Grille Royale, selon les formes en usage durant le Grand Siècle. Au ferronnier la structure, au serrurier l’ornementation rapportée …
Comme le diable est dans les détails, les barres de fer produites par les Forges de Syam, dans le Jura, ont naturellement été retravaillées dans des dimensions propres au XVIIe siècle. Et elles ont été « texturées » pour atténuer une trop grande régularité peu crédible dans les années 1680.

200 M DE DESSIN À L’ÉCHELLE
C’est Serge Pascal qui a été chargé du calepinage de la grille. Il lui faudra 20 rouleaux de 10 m de papier calque pour produire les 200 m de dessin nécessaires aux artisans du chantier, les ferronniers, les serruriers mais également les maçons et tailleurs de pierre qui ont restitué les murets d’assise de la grille et les deux piliers encadrant le portail. Par chance, les groupes sculptés originaux de « L’Abondance » par Antoine Coysevox et de « La Paix » par Jean-Baptiste Tuby, conservés, ont été replacés.
Seize mois de chantier ont été nécessaires aux sept artisans des Ateliers Saint-Jacques pour mener le chantier à terme.

DES CHIFFRES IMPRESSIONNANTS
Les chiffres du chantier laissent pantois. Ce sont 16 tonnes de fer pur qui ont été travaillées. La structure a été ornée de 4300 feuilles en tôle de fer repoussée, 1340 volutes en fer forgé, 1600 pièces en fonte de fer, 2970 pièces en fonte de bronze posées à « rivet prisonnier » …
En tout, la Grille Royale a représenté quelque 22 000 heures de travail pour les artisans des ateliers Saint-Jacques. L’inauguration s’est déroulée le 9 juillet 2008, en présence de Christine Albanel, ministre de la Culture, et de Jean-Jacques Aillagon, président de l’établissement public du musée et du domaine national de Versailles (2007- 2011).
Sous un soleil insolent avant une averse diluvienne, rit encore Serge Pascal.

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